(Billet 1353)- Mohammed VI : recentrer et déconcentrer au Maroc, se concentrer sur l'Espagne

(Billet 1353)- Mohammed VI : recentrer et déconcentrer au Maroc, se concentrer sur l'Espagne

L’instant était solennel. Deux semaines après les élections, le roi Mohammed VI a ouvert hier la première session d’automne de cette nouvelle législature. Le rituel et le protocole toujours aussi stricts, le roi qui arrive, accompagné de son fils et de son frère, descend de sa voiture, salue les couleurs et pénètre dans l’édifice parlementaire. Puis entre dans la salle plénière et délivre son discours, très attendu, face à plus de 500 élus, tendus et à l’écoute, des membres du gouvernement, des conseillers. Un discours court mais dense.

L’instant, en plus d’être solennel, était émouvant, poignant. Le roi est fatigué, s’appuyant sur une canne. Il a quand même tenu à sacrifier au protocole le plus strict, à consentir un effort physique pour apporter ses orientations et recommandations aux nouveaux élus et aux prochains ministres. La teneur de son discours est ferme, montrant tour à tour la fierté nationale, l’engagement interne et la fermeté à l’égard de l’étranger. Face à l’épreuve de la maladie, on ne peut que saluer la dignité et le courage du souverain, s’incliner devant sa force de résistance et former des vœux pour le recouvrement de la plénitude de sa santé. Le Maroc a toujours besoin de sa clairvoyance et de sa bienveillance.

Sur le fond, le discours est articulé autour de trois thèmes centraux, recentrer les efforts sur le plan interne, déconcentrer dans le cadre de politiques publiques hardies, et se concentrer sur l’Espagne qui veut faire du Maroc un bouc émissaire de ses problèmes internes.

1/ Recentrer les efforts. En quelques phrases, le roi Mohammed VI rappelle le secteur privé à ses devoirs d’investissement, ayant comme objectif l’inversement de la part des investissements public/privé prévus dans le Nouveau modèle de développement. Le secteur privé ne peut « y aller » seul, sans des politiques publiques dédiées, sur le financement, sur la fiscalité, sur les territoires, sur des incitations sur le genre et sur l’âge. Le futur gouvernement est interpellé, pour entre autres « le lancement d’une nouvelle génération de grandes stratégies ». Ruisselantes de préférence.

L’ancien exécutif, quant à lui, est égratigné au passage quand le souverain appelle « de nouveau » dans la sécurisation des réserves. Le roi l’avait déjà demandé voici plusieurs années, et face à l’inaction ou au manque de résultats, rappelle de « nouveau » l’urgence de cette sécurisation.

Pour les jeunes, le roi s’exprime pour la première fois, en creux, sur la crise de Sebta, demandant en quelque mots clairs et précis de recentrer les efforts publiques sur ces jeunes, pour qu’ils aient « davantage foi dans les institutions de leur pays et dans les opportunités qui leur sont offertes ». Avoir « davantage foi » signifie que les jeunes n’en ont pas assez, et pour en avoir, cela nécessite « un cadre garant de liberté, de dignité et de stabilité ». Une manière pour les nouveaux gouvernement et parlement d’assurer ce cadre de liberté et de dignité serait d’adopter une loi d’amnistie parlementaire en faveur des jeunes GenZ encore incarcérés. Une telle loi passerait à l’unanimité…

2/ Déconcentrer plus activement. Enfin, le roi termine sa partie consacrée à l’intérieur par une adresse au gouvernement en gestation, et surtout au futur ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit ou un autre. Et cette adresse est, très simplement, que les retards et les atermoiements sur la décentralisation et la déconcentration, ça suffit !!

Le souverain multiplie les mots sur les maux de la déconcentration : retard, atermoiements, dysfonctionnement, freiner, empêcher, entraver, obstacles… Un développement territorial intégré nécessite une véritable régionalisation et une véritable régionalisation requiert une politique de déconcentration et de transfert de ressources efficace et efficiente. Pour cela, le roi « souligne avec force qu'aucun retard ni atermoiement n'est plus tolérable dans la mise en œuvre pleine et entière de la Charte de la Déconcentration ». Il est vrai que 210 milliards de DH seront mobilisés sur 8 ans au développement territorial intégré, et qu’un tel budget impose la fermeté et la rigueur. Le nouveau gouvernement, et son ministre de l’Intérieur, ont leur feuille de route, et les députés sont là pour en contrôler l’exécution…

3/ Se concentrer sur l’étranger proche. Comme à son habitude, le roi Mohammed VI prend son temps pour agir ou réagir. Ainsi pour la récente crise de Sebta… Plus de deux mois après les évènements, la colère royale s’exprime dans toute sa force : le Maroc est un partenaire fiable qui honore ses engagements, mais il n’est pas payé en retour pour ses efforts… puis, sur l’Espagne, le souverain rappelle qu’elle ne remplit plus sa part de ce partenariat, essentiellement sur le phénomène migratoire : décisions de justice irréelles, dispositions réglementaires déphasées, rétention illégale de migrants marocains mineurs ou non, irresponsabilité politique. Et « l’instrumentalisation flagrante de la situation » par les politiques et les médias se reflètera dès cette semaine dans la visite programmée – et autorisée voire voulue par le gouvernement – du roi Felipe VI dans les enclaves en territoire marocain ; cette visite devrait avoir des suites, ici…

Le roi surprend ensuite son monde et le monde en affirmant que le Maroc, qui ne cédera à « aucune pression ou menace, ni aucun chantage », changera prochainement les règles du jeu en proposant une nouvelle stratégie de partenariat avec l’Espagne. Et puisque l’Espagne s’arrime à l’Europe et se réfugie derrière elle, la nouvelle vision concernera l’Europe dans sa globalité.

Ce sera à prendre ou à laisser. La visite à venir du roi d’Espagne à Sebta et Melilla les 13 et 14 octobre, en territoire marocain donc, compliquera les choses, mais aux Espagnols/Européens d’assumer leur politique coloniale d’un autre âge. Face aux revers de la diplomatie marocaine ces dernières semaines, le roi a remis les pendules à l’heure et recentré les vrais problèmes.

 

Dans ses deux derniers discours, le roi Mohammed VI a donc tracé la feuille de route du prochain gouvernement. En juillet, le souverain avait indiqué que le gouvernement issu des élections alors à venir devra amorcer « un nouveau cycle dans notre trajectoire de développement, dont les maîtres-mots seront la préservation des acquis et la poursuite des projets et des réformes d'envergure ». Au parlement, hier, le roi a insisté sur les jeunes, le secteur privé, la déconcentration et le développement intégré, et l’Espagne. Fatima Ezzahra el Mansouri écoutait, concentrée, et, à distance, le sortant Aziz Akhannouch semblait suivre ce que le roi disait, avec une certaine désinvolture…

Voilà, il n’y a plus qu’a attendre la formation et l’investiture du nouvel exécutif, en espérant qu’il soit à la hauteur des défis, des engagements, des menaces, des attentes et des espérances du roi et des Marocains.

Aziz Boucetta

 



Articles Similaires





Les plus populaires de la semaine




Vidéos de la semaine





Newsletters