(Billet 1359) – Fatima Ezzahra El Mansouri manie le Verbe et l'adverbe, mais…
Tout le monde se pâmait d’aise hier en écoutant et en regardant Fatima Ezzahra el Mansouri distribuer les piques et distiller ses répliques. Le sourire narquois, le geste plus ou moins assuré, le regard balayant de droite à gauche, la cheffe du gouvernement goûtait visiblement ses punchlines, dans un exercice que sa condition de Marrakchie favorisait considérablement. Hier, donc, Mme El Mansouri a réussi son oral. Reste l’écrit.
Et l’écrit pose problème. Commencé très haut avec le programme électoral du PAM, ses ambitions se sont progressivement estompées au fil des écrits… Un programme prometteur, puis une déclaration gouvernementale plus prudente, puis un programme de gouvernement hésitant, en attendant le projet de loi de finances, qui sera à n’en point douter a minima. On ne peut le lui reprocher car durant une campagne électorale, on vole de ville en ville mais on survole les réalités. Ces dernières, tenaces, vont alors attendre à Rabat les candidats généreux en promesses et finalement élus.
Hier à la Chambre des représentants, nous avons eu droit à un joli moment démocratique et institutionnel, il faut le reconnaître. Des échanges où les gens de la majorité applaudissaient le programme présenté par leur championne, que les députés de l’opposition contestaient ; c’était bien fait, courtoisement exprimé, avec juste ce qu’il fallait de traits acérés, de saillies calculées et de sourires entendus. L’antagonisme était exprimé dans le respect des uns et des autres et, pour cela, il faut rendre grâce à Fatima Ezzahra el Mansouri, elle aura su gérer les différends dans le calme et le respect mutuel. L’exercice était toutefois relativement aisé car la cheffe du gouvernement n’avait pas de contradicteurs directs et s’est contentée de dire ses répliques sur des questions de forme et/ou personnelles ; on l’attend lors des points ou conférences de presse qu’elle devra faire pour confirmer sa présence politique, et on sait qu’elle n’est à l’aise ni avec les débats de fond ni avec des journalistes lui apportant directement la contradiction.
Les problèmes ont commencé au vote. Oh, la confiance fut votée, aucun problème de ce point de vue là. Mais le score de 204 voix contre 127 a de quoi donner des sueurs froides à la toute nouvelle équipe gouvernementale. 204 voix, c’est tout juste 6 de plus que la majorité absolue requise. Cela devrait inciter Fatima Ezzahra el Mansouri à la prudence ; la vie facile, c’est fini, la gouaille souriante, aussi, et il faudra maintenant et pour l’avenir lutter contre l’absentéisme institutionnel des élus de la majorité. Les choses sérieuses commencent !
Et les choses sérieuses, c’est gérer un pays plein d’antagonismes. Une population qui s’appauvrit et pour laquelle le gouvernement ne peut pas grand-chose ; des électeurs qui attendent la réalisation d’une partie, juste une partie, des promesses électorales, mais qui en doutent de plus en plus ; une jeunesse à la mauvaise humeur universelle, qui contamine ses aînés paupérisés, et dont la colère se rapproche dangereusement du Maroc. « Par bonheur », elle portera sur Nabil Benabdallah à l’Education nationale, seul ministre véritablement politique de ce gouvernement, dans tout ce que le mot politique implique comme conditions. Force à lui.
Et puis, concernant le PAM, une robuste mauvaise réputation à lisser et des ambitions contrariées à policer. Le parti fondé en 2008 est connu pour les turpitudes d’une grande partie de ses anciens chefs ; les premiers fondateurs, principalement de gauche, sont partis, leurs successeurs ont moins de prestige et de présence. La maîtrise qui fut celle de Fatima Ezzahra el Mansouri hier au parlement résistera-t-elle au temps et aux épreuves ? Fouzi Lekjaâ, dont on a découvert durant la campagne électorale la grande propension à la maladresse politique, devra présenter un PLF 2027 qui ne respecte plus qu’une petite partie des engagements électoraux du PAM, les siens aussi ; Abdellatif Ouahbi devra imposer sa loi sur la profession d’avocats, sous peine de voir maintenir la grogne des mêmes avocats. Nizar Baraka semble devoir affronter une fronde interne à l’Istiqlal, et les USFPistes ne semblent pas être représentatifs de la grande famille ittihadie et de son prestigieux passé.
Le premier véritable test que devra affronter Mme El Mansouri n’est cependant pas uniquement le PLF qui commencera à être examiné et discuté dès aujourd’hui ; le gouvernement est attendu sur son attitude de clémence à l’égard des jeunes GenZ encore incarcérés, et le PPS de Nabil Benabdallah a demandé par le passé leur libération, et il sera attendu là aussi, lui aussi. Le gouvernement sera également scruté par l’opposition et l’opinion publique sur les « lois éthiques » qu’il devra rapidement, très rapidement, introduire dans le circuit législatif, en l’occurrence sur le conflit d’intérêt et l’enrichissement illicite qui, curieusement, ne figure pas dans le programme électoral.
Le Maroc a besoin de retrouver la confiance en sa classe politique, perdue durant la législature précédente, et cette confiance passe nécessairement par la moralisation de la vie politique, laquelle moralisation serait le gage donné par ce gouvernement. Toute la gouaille marrakchie de la cheffe du gouvernement n’y pourra rien. Bon courage.
Aziz Boucetta