(Billet 1362) – « La République tiendra ! »...

(Billet 1362) – « La République tiendra ! »...

En déplacement à Trappes où un attentat venait d’être commis, le président Emmanuel Macron a dit et répété pas moins de trois fois que « la République tiendra ». Le dire est déjà en douter, et la France, confrontée à une crise économique et sociale, qui devient sociétale, est en droit d’en douter. Et de redouter l’avenir.

Il serait bien difficile de reconnaître la France ces deux dernières années, depuis la dissolution décidée par le chef de l’Etat. Dès le lendemain de l’élection qui a suivi, les institutions ont été fragilisées et la République est devenue ingouvernable. Une noria de premiers ministres, des ministres de moins en moins connus, de plus en plus liés à des lobbies divers. L’Assemblée nationale est en ébullition, très polarisée, violente, brutale, reflétant la situation sociale, tout aussi polarisée, tout aussi violente, encore plus brutale.

La dette nationale a explosé, culminant aujourd’hui à 3.600 milliards d’euros, soit 120% du PIB, et son service se chiffre à près de 80 milliards par an. Le fameux et désormais funeste « quoi qu’il en coûte » aura en effet coûté très cher à la France, ruinant les actions sociales de l’Etat. Les Français ne parlent plus aux Français, et les uns se méfient désormais des autres, à force de clivages qui divisent et de dérapages qui se multiplient. Les médias ne jouent plus leur rôle d’information, de contribution à l’analyse et au débat public ; ils servent, à l’inverse, à polariser une société en souffrance, et à dresser les uns contre les autres.

Sur le plan sociétal, la fraternité et l’égalité longtemps chantées et louées par les enfants de la République ne sont plus que des inscriptions gravées sur les frontons des administrations publiques. Les réactions suite au 7-octobre en Israël ont œuvré à créer de la division, du ressentiment et de l’ostracisme, quand ce n’est pas du racisme pur et simple. Les musulmans sont brocardés et accusés de tous les maux, dont celui de vouloir « islamiser » la France, de porter son allégeance à d’autres pays, d’autres Etats, d’autres cultures. Les banlieues sont désignées comme porteuses de tous les maux, alors même que les efforts publics pour ces zones s’amenuisent de plus en plus. Les Français se barricadent chez eux, se défient du voisin, de l’Etat, de l’Europe, du gendarme, de tout, et ne comprennent ni n’admettent que dans leur pays l’hôpital public souffre, l’éducation nationale périclite d’année en année, de mois en mois, et la cellule familiale ait été transformée, altérée, affaiblie. Victor Hugo disait que « l'éducation, c'est la famille qui la donne ; l'instruction, c'est l'État qui la doit » ; les deux, instruction et éducation, sont aujourd’hui en péril en France.

Alors, conformément à leur longue tradition de fronde et de jacquerie, les Français manifestent leur colère en manifestant tout court. Et là, le pays des libertés, de l’égalité, des droits de l’Homme a aussi singulièrement changé. La police est hargneuse, brutale, agressive, et les dégâts s’en font voir dans les rues et s’en font sentir dans les corps. Il est hallucinant de voir à quel point les forces de l’ordre ont versé dans la violence. Le but n’est pas d’encadrer une manifestation, mais de faire peur aux manifestants ; les gens ont peur des forces de l’ordre, qui en ont également peur. La France a peur.

La République est essoufflée. Elle ne protège plus ses enfants, elle les bat, elle les combat, elle les interpelle et les incarcère. « La France a peur », disait Roger Gicquel dans les années 70 ; un demi-siècle plus tard, c’est toujours le cas, pour d’autres raisons. Décroissance, dénatalité, déclassement, désagrégation, déprime, déficits en tous genres… La France et les Français doivent faire face à une équation à plusieurs inconnues, et dans l’impossibilité de trouver la solution, ils tombent dans cette autre équation d’Averroès/Ibn Rochd : « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence. Voilà l'équation ». Ignorer les raisons du déclassement et ignorer de quoi sera fait l’avenir conduit inévitablement à avoir peur de tout et de tous, à chercher le coupable qu’on entourera de sa haine la plus sombre, et tout cela conduit à la violence.

Ces dix dernières années, de présidence Macron, auront connu la cristallisation de tous ces sentiments et un déferlement d’une violence sociale qui a trouvé face à elle la violence policière. La séquence des Gilets jaunes aura laissé dans les mémoires les images des corps estropiés, éborgnés, suite à des tirs de LBD à bout portant, voire touchant, dans une totale impunité des forces de l’ordre qui en sont à l’origine… les images de lycéens agenouillés mains derrière la tête à Mantes-la-Jolie… et aujourd’hui, 8.000 jeunes en garde à vue, dont 6.700 lycéens ! Au total, depuis le début des manifestations, 250 jeunes blessés, certains grièvement, et 1.500 policiers.

Face à ce qui ressemble à un état quasi insurrectionnel en France, le débat politique alimente les rancœurs et bascule souvent dans une forme d’aversion, d’animosité, et même de haine. Les journalistes, de plus en plus souvent, portent également cette scission de la société, distillant une logique de division et, pour reprendre le mot de Serge Halimi et Pierre Rimbert, agissent en meute et mentent au besoin.

Emmanuel Macron, pour sa part, semble ne pas prendre la mesure de l’état de déliquescence qui est en train s’installer dans le pays ou, pire, s’en moque, étant lui-même à la fin de son second mandat. Ayant installé en France une sorte de néo-libéralisme, dans sa forme ultra, il donne le sentiment de se désintéresser du sort de son pays. Dire que « la République tiendra » indique qu’elle peut ne pas « tenir », au moins jusqu’en avril 2027, comme le laissent déjà entendre bien des politiques français. Les horizons géopolitiques sont plutôt sombres et les prix de l’énergie, en partie cause de l’actuelle agitation dans l’hexagone, sont appelés à encore grimper dans les semaines à venir. La crispation politique serait alors l’étincelle qui mettrait tout le pays en danger. Les scènes vues et vécues ce 17 octobre, entre pillages et saccages, échauffourées et charges de police, foyers d’incendie, dégradations diverses et interpellations massives montrent le triste état auquel est réduite aujourd’hui la France, qui en est à décréter des couvre-feux ici et là sur son territoire. Des couvre-feux… en France.

Et, en perspective, le duel attendu LFI/RN, Jean-Luc Mélenchon vs Marine Le Pen. Quel que soit le résultat, il est bien possible que le perdant n’accepte pas la défaite, et que ses partisans procèdent, comme on dit, à un 3ème tour dans la rue. Douce France, que t’arrive-t-il donc ?

Aziz Boucetta



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