(Billet 1194) – Le Monde, tabloïd de référence ?

Safi ? Salitou ? Ok, alors quelques réflexions s’imposent.
« Ce qui est excessif est insignifiant », disait Talleyrand dans sa fameuse réflexion, toujours d’actualité à la lecture de la « grande enquête » du Monde. Quelle est donc cette occasion qui justifie six longs, très longs articles sur le roi du Maroc Mohammed VI, dans les colonnes du quotidien parisien ? Cela aurait pu être le jubilé d’argent du souverain, mais c’était il y a un an déjà ; peut-être alors l’organisation du Mondial, ce qui n’est pas rien, mais ce ne sera que dans cinq ans. Alors pour quelle mystérieuse raison le quotidien parisien consacre-t-il ces dizaines de milliers de mots au monarque marocain, dans ce qui ressemble à un réquisitoire empreint de clichés et autres poncifs, parfois exacts mais creux, souvent faux et méchants ?
Pour notre part, pourquoi s’attarder, ainsi que nombre de médias et d’internautes marocains, sur ces articles ? D’autres périodiques français, britanniques ou américains se sont déjà essayé à cet exercice. Pas de réaction au Maroc, selon le principe que chacun a le droit d’écrire ce qu’il veut sur ce qu’il veut tant qu’il reste dans le cadre légal et qu’il respecte aussi un minimum de bon goût. Critiquer ou soutenir un chef d’Etat, Mohammed VI ou un de ses homologues, cela est normal, et même souhaité. Mais dans le Monde, ce sont des articles d’une double page chacun. Douze pleines pages du journal, c’est quelque chose, et un « dossier » de plus de 20.000 mots devient un essai ! Il doit bien y avoir une raison cachée, qui représenterait ici cette « face cachée du Monde » comme disait Pierre Péan. Douze pages sur un chef d’Etat en exercice, cela semble être une première pour le journal qui fut de référence avant d’opter pour l’irrévérence. Douze pages, en matière éditoriale, cela ne peut être qu’un geste éditorial fort sur un sujet crucial.
Que reproche le Monde au roi du Maroc, si tant est qu’il soit en mesure ou qu’il ait la légitimité de lui reprocher quelque chose ? Le lecteur non averti comprendrait que le roi est souvent absent, qu’il ne communique pas, qu’il est hédoniste et mystérieux, qu’il exerce sa fonction en dilettante ; un potentat arabe, quoi, dans son acception la plus orientaliste et fantasmée… Est-ce assez pour se lancer à l’assaut d’un monarque qui a fait le job ? Pour Frédéric Bobin et Christophe Ayad, la réponse est affirmative, surtout quand ils choisissent de surligner les plaisirs et l’insouciance de l’enfance du futur roi en ignorant et réduisant les effets et acquis de sa gouvernance une fois roi. Cela est très surprenant pour deux journalistes chevronnés, qui maîtrisent parfaitement les rouages du métier… mais c’est peut-être là qu’est le problème.
Il est donc inutile d’égrener les innombrables réalisations de Mohammed VI en 25 ans de règne, des chantiers à perte de vue, des infrastructures impressionnantes, des avancées sociales remarquables, une approche diplomatique qui fait du roi le « maître du jeu » (l’expression est du Monde), etc. De tout cela, MM. Bobin et Ayad n’ont cure. Leur réquisitoire – car il est difficile de soutenir qu’il s’agit vraiment d’une « enquête » – est surchargé par une forme de nostalgie des temps anciens, un chouiya néocolonialiste, un rien condescendante, fondée sur des rumeurs, des soupçons, des indiscrétions, le tout anonyme bien évidemment, « par crainte de représailles ». Des approximations historiques, des erreurs factuelles, des sources incertaines, des recours douteux à une psychanalyse journalistique très poussive…
N’ont-ils donc rien compris, les deux compères, au Maroc et à l’enracinement de sa monarchie dans son tissu social ? N’ont-ils donc pas intégré cette idée que la monarchie est consubstantielle de l’identité marocaine ? Et pourtant, ils évoquent bien « la fierté des Marocains » pour leur dynastie pluriséculaire (depuis Louis XIII en France et Charles Ier d’Angleterre, pour ceux qui connaissent l’histoire) et « le nationalisme décomplexé » de la population marocaine. A défaut d’être objectifs, MM. Bobin et Ayad ont des objectifs : gêner, embarrasser, révéler de supposés non-dits, grossir le trait sur les manquements et minorer les avancées et les acquis, s’ériger en prophètes de la succession, asséner, asséner, asséner, avec de loin en loin la mention d’un acquis, d’une réalisation utile, pour donner le sentiment d’un article équilibré… Leur série estivale évoque ad nauseam une ambiance de « fin de règne » au Maroc, ignorant que dans le royaume, il n’y a qu’un règne, sans début ni fin, mais seulement avec des régnants qui se succèdent les uns aux autres ; ne dites-vous pas en France « le roi est mort, vive le roi ! » ?. Pour mieux expliquer les choses à nos deux journalistes frappés de cécité intellectuelle, une définition idéale de « fin de règne » serait par exemple celle du président Macron, sans majorité, minoré, sans Premier ministre stable, sans influence notable, menacé de destitution… ou celle de la Vème République, essoufflée, fatiguée et même usée, avec une économie exsangue, étranglée par la dette, et une société abîmée, étouffée par l’angoisse.
Rien de tel au Maroc… Nous sommes une société apaisée et souriante, malgré les heurts de la géopolitique, les malheurs du réchauffement climatique et les rigueurs des inégalités économiques. Et nos rois gèrent le pays, avec l’assentiment de tous et avec les légitimes critiques de certains. MM. Bobin et Ayad ne comprennent ni ne pourront jamais comprendre qu’après un règne – oui, exécutif – de 26 ans, quand le roi apparaît faible ou fatigué ou qu’un communiqué du cabinet royal annonce une maladie du souverain, les Marocains lui souhaitent un prompt rétablissement et un règne encore plus long ! Cela ne sied pas aux Français car après Hassan II, qui heurtait tant ce type de journalistes et qui hantait et hante toujours le Monde, voici venu le tour de son fils Mohammed VI. MM. Bobin et Ayad, dont les positions reflètent leur parti-pris. Ils sont les amis et protecteurs autoproclamés de l’escroc en fuite Mehdi Hijaouy, du boxeur multirécidiviste Zakaria Moumni ou encore du maître-chanteur condamné Eric Laurent (coïncidence amusante, il est ancien du Monde). Ils font dans la méchanceté, allant jusqu’à décortiquer l’enfance de Mohammed VI, sa jeunesse, sa psychologie, ses rapports à son père Hassan II, citant pour blinder leur charge « une source diplomatique française », certainement à Rabat… C’est indigne, c’est ignominieux. Même Closer n’aurait pas osé.
Au Maroc, nous maîtrisons mieux les notions de dignité et de respect ; quand, du temps de la « Grande Bouderie » entre Rabat et Paris, un site marocain avait attaqué le président Macron sur sa vie privée, ce média avait été contré et sévèrement tancé par l’opinion publique marocaine. Ici, au Maroc, nous n’ofensons pas les pays ni leurs dirigeants (Alger est un petit peu l’exception qui confirme la règle). Au Maroc, nous avons nos traditions et nos coutumes, que vous qualifiez insolemment de « médiévales » ou « moyenâgeuses » ; nous prêtons allégeance au roi et embrassons la main (ou le front) de nos aînés. En quoi cela dérange-t-il MM. Bobin et Ayad, ou plutôt quel mystérieux intérêt les arrange-t-il pour se lancer ainsi à l’assaut de ce qui demeure une tradition millénaire, plus culturelle d’ailleurs que politique ?
En réalité, pour dire les choses comme elles sont, la France d’une manière générale, sa classe politique en particulier et ses médias encore plus précisément vivent une période d’incertitudes et de doutes, entre crispations et multiples humiliations, humiliation par Trump, humiliation par Poutine, humiliation par les généraux d’Alger, humiliation par l’Australie ou par bien des Etats d’Afrique, humiliation par Bernard Arnault, humiliation par Candace Owens (sans aller plus loin, au nom du respect et de la courtoisie), humiliation par les institutions financières internationales et les agences de notation, … la France le vit mal et les journalistes du Monde vivent encore plus mal. Fidèles à nous-mêmes, nous n’avons plus qu’à leur souhaiter un prompt rétablissement et à un retour à leurs valeurs des Lumières, s’ils s’en souviennent.
Et au final, après douze pages et 20.000 mots, voilà la conclusion de la série : « Ce n’est que le énième paradoxe de ce roi qui s’inquiète des extrêmes en France mais leur déroule le tapis rouge chez lui. Un roi plus modeste et accessible que son père, mais beaucoup plus riche et lointain que lui. Un roi qui s’autorise audaces et libertés, mais n’en accorde pas tant que ça à ses sujets. Un roi libéral qui a éteint toute forme d’opposition dans son pays. Un roi, enfin, qui n’aime guère gouverner, mais se délecte à régner ». Chaque qualité est atténuée par un mais plus grand ; cela questionne.
Il reste cependant un point important, après celui de l’angle choisi et lourdement orienté, et c’est le timing de la publication de la douzaine de pages sur Mohammed VI. Les deux journalistes savent plus et mieux que quiconque qu’en cette période qu’ils appellent « fin de règne », le Maroc vit au rythme de plusieurs sortes d’assauts, et particulièrement par le Monde (qui, poursuivi en justice par l’Etat marocain sur l’affaire Pegasus, n’a dû son salut qu’à la faveur d’une justice française compréhensive ayant eu recours à une loi de la fin du 19ème siècle). Marocgate et Pegasus hier, les attaques cyber et les youtubeurs aujourd’hui (M. Bobin y a même été d’un article voici quelques semaines, se faisant le héraut d’un escroc en fuite). Les deux journalistes du Monde, attaquant en meute selon l’expression de Serge Halimi et de Pierre Rimbert, savent certainement ce qui se cache derrière cette campagne et connaissent les ressorts qui les ont conduits à martyriser leur clavier sur douze pages. Il est difficile de penser que le Monde a choisi ce sujet pour sa série d’été uniquement dans un but commercial, pour doper les ventes ou les vues, la raison est ailleurs.
Mais cela ne servira à rien. Le roi est roi et son fils le sera, un jour, et après lui le sien. Le pays est stable et sa population réconciliée avec elle-même. Il y a unanimité sur la personne du roi, et qu'est-ce que c'est beau, 38 millions de gens en accord sur un principe politique, une valeur historique ! C'est ce qu’on appelle la stabilité politique, historique et légitime pour le roi, institutionnelle et tout aussi légitime pour tous les corps élus. Pourquoi bouder son plaisir et nier le sentiment de confiance que cette stabilité donne ? Oh, il existe bien ici, au Maroc, les irréductibles nostalgiques de la Françafrique et ceux qui persistent à se regarder à travers le prisme posé par le Monde et ses commensaux, mais c’est leur droit après tout.
Certes, la perfection n'est pas plus marocaine qu'autre, mais le royaume y aspire, s'en donne les moyens et surtout le temps. Et pour paraphraser François Mitterrand, « toutes les cogitations et compromissions du monde ne justifieront pas qu'on ait pu livrer aux chiens l'honneur d'un roi (…), au prix d'un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales (…) qui protègent la dignité et la liberté de chacun (…) ».
Alors oui, vive le Maroc, vive le roi et vive la monarchie ! Aucun aboiement n’y pourra rien…
Aziz Boucetta